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mardi 12 juin 2012

Question de principe ou pragmatisme ? Négocier l’accès humanitaire en Syrie




  • Les Nations Unies et la Syrie se sont entendues sur un plan de réponse humanitaire
  • Les travailleurs humanitaires ont dû accepter des solutions de « pis-aller » afin d’avoir accès au territoire syrien
  • Les principes d’impartialité, de neutralité et d’humanité n’ont pas été compromis
  • Les bailleurs de fonds demeurent sceptiques quant à la mise en œuvre du plan

Si le plan de réponse du gouvernement syrien approuvé par les Nations Unies après six semaines de négociations est conforme aux principes humanitaires fondamentaux de neutralité et d’impartialité, il ne permet pas, selon des travailleurs humanitaires, le libre accès au territoire syrien tel que revendiqué par la communauté internationale humanitaire. 



« Nous devons simplement accepter la situation, qu’elle soit confortable ou non, et vivre avec certaines solutions de pis-aller », Claus Sorensen, directeur général de l’Office d’aide humanitaire de la Commission européenne (ECHO). « Si nous n’adoptions pas parfois des solutions pragmatiques, je crois que nous nous empêcherions d’intervenir dans plusieurs situations difficiles. » 



Le plan s’inspire en grande partie d’une proposition récente du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA). Il permet à neuf agences des Nations Unies et à sept organisations non gouvernementales (ONG) internationales de fournir de l’aide à la population syrienne. On estime à un million le nombre de personnes qui ont été affectées par le conflit qui dure depuis 15 mois en Syrie : des blessés, mais aussi des personnes qui n’ont pas facilement accès à des vivres, qui ont été déplacées ou qui n’ont pas de revenu ou d’accès aux services essentiels. 


Le plan permet également aux Nations Unies d’établir une présence dans quatre villes syriennes affectées par les troubles. Le gouvernement a par ailleurs promis de lever les obstacles bureaucratiques à l’aide, et notamment d’accélérer les procédures de visas et de dédouanage du matériel humanitaire. Damas a cependant limité la réponse à 44 projets spécifiques et n’a pas autorisé l’intervention de nouvelles ONG internationales afin d’accroître l’aide accordée à la population syrienne. Le régime conserve également un contrôle très strict sur l’ensemble des opérations. 



Si certains travailleurs humanitaires s’inquiètent que l’aide ne soit pas véritablement neutre, qu’elle ne cible pas les bonnes personnes et qu’elle ne soit pas adéquatement supervisée, la plupart des hauts responsables sont satisfaits que l’accord ne bafoue aucun des principes fondamentaux de l’humanitarisme. Or, il a fallu beaucoup de temps pour en arriver là. 



Historique des négociations 



Au début des négociations, le gouvernement syrien croyait qu’il devait contrôler l’ensemble du processus de réponse humanitaire par l’intermédiaire de ses ministères compétents, a dit Radhouane Nouicer, coordinateur régional humanitaire des Nations Unies pour la Syrie, qui a dirigé les négociations. 



Selon des diplomates et des travailleurs humanitaires, le gouvernement syrien considérait avec méfiance la présence massive d’organisations humanitaires étrangères sur son territoire, qu’il voyait comme un cheval de Troie qui pourrait donner lieu à une intervention internationale. Les négociations ont surtout servi à le convaincre du contraire. 



« On ne peut pas dire que leur scepticisme soit totalement déraisonnable », a dit M. Sorensen en parlant des autorités syriennes. « Je ne crois pas qu’en tant qu’humanitaires nous ayons beaucoup d’autres options que la persuasion et l’instauration d’un climat de confiance… Nous devons convaincre [le gouvernement syrien] de notre neutralité et nous assurer ensuite que les personnes que nous finançons se comportent elles aussi de manière appropriée. » 



Ceux qui ont négocié avec le gouvernement ont dit que celui-ci ne croyait pas que le pays avait besoin d’une aide extérieure et qu’il était beaucoup plus habitué à donner qu’à recevoir. La Syrie a en effet longtemps été une terre d’accueil pour les réfugiés palestiniens et irakiens. 



Damas considérait par ailleurs l’OCHA, qui avait rédigé la proposition initiale, comme une entité étrangère. Le régime n’avait jamais travaillé avec l’organisation et ne semblait pas vouloir lui accorder sa confiance. 



Le gouvernement syrien préférait en effet faire appel au Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en raison de sa « neutralité et de sa compétence internationale reconnue », selon Mikhail Lebedev, représentant adjoint de la Russie à la mission des Nations Unies à Genève. Le Programme alimentaire mondial (PAM) était également considéré comme « efficace et impartial » [par les autorités syriennes], a-t-il ajouté. 



Il a fallu que les Russes, les Chinois et les Nations Unies – de M. Nouicer à Valerie Amos, la plus haute responsable humanitaire – exercent une pression considérable pour les faire changer de cap. 



« Nous avons expliqué aux autorités syriennes qu’elles avaient tout à gagner à autoriser l’accès aux organisations d’aide humanitaire internationales »,  Maria Khodynskaya-Golenishcheva, troisième secrétaire de la mission russe auprès des Nations Unies. « Elles ne seraient pas simplement gagnantes d’un point de vue humanitaire, mais aussi d’un point de vue politique. Les gouvernements n’ont jamais rien obtenu – et n’obtiendront jamais rien – en fermant la porte à la communauté internationale. » 



Les négociateurs ont examiné les moindres détails de l’accord. Le terme « déplacé » a été retiré de la proposition originale de l’OCHA et remplacé par « ceux qui ont quitté leur foyer ». Des références aux conséquences des sanctions et à la souveraineté de l’État ont été ajoutées. 



Dans l’ensemble toutefois, le document final est très similaire à l’ébauche proposée par l’OCHA, a dit John Ging, directeur de la Division réponse et coordination de l’OCHA. 



« C’est exactement ce que nous attendions », « Il reste cependant à voir si le plan sera mis en œuvre ou non et quel sera le délai pour son application. Celle-ci devrait, à notre avis, être immédiate. » 



Un accès à quel prix ? 



Si certains estiment que le plan d’action représente un pas en avant, il est cependant loin d’être parfait. 



Il permet seulement aux ONG internationales qui étaient déjà présentes en Syrie avant la crise (pour aider les réfugiés irakiens) d’élargir leurs activités pour venir en aide aux personnes affectées par la crise actuelle. Les tentatives répétées des ONG plus importantes comme Save the Children et Médecins Sans Frontières (MSF) pour obtenir un accès au territoire syrien sont jusqu’à présent demeurées vaines. Save the Children est l’une des organisations qui ont élaboré un plan d’urgence, et du matériel humanitaire attend à la frontière de pouvoir être acheminé. 



Les ONG ont dit qu’il était difficile d’entrer en contact avec le Croissant-Rouge arabe syrien (CRAS) – l’organisation considérée comme responsable de l’enregistrement des nouvelles ONG – étant donné son rôle central dans la réponse d’urgence, et qu’il y avait beaucoup de confusion quant à la meilleure manière de déposer une demande pour intervenir en Syrie. 


Le plan de réponse sera par ailleurs mis en œuvre par le gouvernement, qui désignera un responsable pour gérer les projets humanitaires et d’autres responsables pour assurer, dans chacun des secteurs, la coordination avec les organisations chefs de file des Nations Unies. La participation de toute ONG ou organisation communautaire devra être approuvée par un comité directeur présidé par le vice-ministre des Affaires étrangères et des Expatriés et dont font également partie M. Nouicer et un représentant de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI). 



Selon M. Nouicer, toutes les évaluations, distributions ou réhabilitations dans des écoles ou des cliniques publiques devront être réalisées en collaboration avec les organes du gouvernement, ce qu’il considère comme normal et légitime. 



« Ce sont eux qui assurent la gestion de ces établissements au quotidien et ils ont leur mot à dire sur l’utilité d’accorder la priorité à telle clinique ou à telle école ; ils sont plus au courant », a dit M. Nouicer. « Ils ont aussi des données ; ils ont des connaissances ; ils savent quels sont les besoins qui ont été exprimés par le peuple. » 



Ce système n’empêchera pas les travailleurs humanitaires de venir en aide aux habitants des régions contrôlées par les rebelles, a-t-il ajouté. 



Or, plusieurs modalités – par exemple, le rôle que devra jouer le CRAS en vertu du nouvel accord – ne sont pas très claires. 



« Le CRAS sera informé [de toutes les opérations d’aide] », a dit M. Nouicer, « mais il ne devra pas nécessairement donner son autorisation ou accompagner [les Nations Unies et les ONG] sur le terrain. C’est comme ça que nous interprétons l’accord. Mais cela reste à voir. » 



L’interprétation du gouvernement syrien est légèrement différente. À l’occasion du troisième Forum humanitaire syrien, qui s’est tenu à Genève le 5 juin et lors duquel le plan de réponse a été annoncé, l’ambassadeur de la Syrie auprès des Nations Unies à Genève, Faysal Hamoui, a dit que les organes accrédités par les Nations Unies interviendraient « sous la supervision du CRAS et en coordination avec les autorités nationales compétentes », selon une copie de son discours. « Cela nous permettra de nous assurer que ceux qui en ont besoin bénéficient d’une aide humanitaire sans discrimination », a-t-il ajouté. 



Si un accord a été conclu « en principe », en réalité, « ce sont les détails qui comptent », a dit un diplomate non occidental. 



Pour des raisons de sécurité, il est « inimaginable » que le gouvernement syrien autorise les travailleurs humanitaires à circuler librement comme l’exigent les États-Unis, et « il faudra du temps » pour lever les obstacles bureaucratiques à l’aide, a ajouté le diplomate. 



Les travailleurs humanitaires s’inquiètent que la mise en œuvre de ce plan ne soit pas aussi immédiate et aisée que ce qui a été promis. La coordinatrice des secours d’urgence Mme Amos a d’ailleurs dit lors d’un interview à CNN : « Il sera très difficile de combler le fossé » des besoins. 



« Entre l’arbre et l’écorce »



« Nous sommes tous très sceptiques, voire pessimistes à ce sujet, et nous ne nous attendons pas à grand-chose », a dit un représentant d’une ONG. « Nous avons longtemps été très déçus et il est difficile de faire la différence entre les évolutions positives et les stratégies dilatoires. À l’heure actuelle, certains signes semblent cependant témoigner d’un engagement positif. »



Quoi qu’il en soit, les bailleurs de fonds restent sceptiques quant à la satisfaction des exigences en matière de suivi et de responsabilité.



« Très franchement, les bailleurs de fonds sont pris entre l’arbre et l’écorce », a dit M. Sorensen, de l’ECHO. « Nos citoyens veulent apporter leur aide et exercent de fortes pressions pour que nous agissions. Or, les organisations humanitaires ont beaucoup de difficulté à obtenir une analyse structurée et honnête de la situation sur le terrain et l’accord de l’État souverain. Voilà les tensions auxquelles nous sommes confrontés. »


Selon un travailleur humanitaire intervenant en Syrie, certaines livraisons des Nations Unies sont tout simplement « laissées » dans un entrepôt du CRAS et il est impossible de contrôler leur destination.



M. Ging, de l’OCHA, a déclaré qu’il était tout à fait conscient des « risques manifestes » impliqués, tout comme les autres participants aux négociations.



« Nous ne sommes pas naïfs », a-t-il dit. « Je comprends les différents sentiments [qui agitent les parties prenantes] : pessimisme, doute, scepticisme, mais aussi optimisme, espoir... »



« Or, ils vont tous devoir surmonter leurs réactions émotionnelles [et] leurs opinions et décider s’ils sont prêts à prendre des risques — et, pour les bailleurs de fonds, investir de l’argent — pour réussir. »



M. Ging, M. Sorensen et M. Nouicer ont souligné que les principes d’humanité, d’impartialité et de neutralité avaient été des conditions non négociables lors des discussions et qu’elles continueraient de l’être pendant toute la réalisation des projets. L’OCHA sera chargé de contrôler les éventuels manquements à ces principes.



Tous s’accordent à dire que la meilleure approche n’est ni strictement pragmatique, ni dictée uniquement par des principes, mais qu’elle est plutôt un mélange des deux.



« Nous savons qu’en l’absence d’une intervention humanitaire efficace, des personnes souffrent et meurent. Il est donc extrêmement difficile pour nous de faire avancer les choses dans des circonstances comme celle-ci, où tout doit être négocié », a expliqué M. Ging. « Au bout du compte, il s’agit de mettre en œuvre une intervention en toute intégrité. »



En effet, en l’attente d’un tel équilibre, les Syriens étaient de plus en plus frustrés par le manque d’action.



« Nous attendions plus des organisations humanitaires », a dit un chef religieux de la ville de Homs, au centre du pays, qui ne s’est pas encore remise de plusieurs mois de siège et de conflit et où les besoins en lait maternisé, en médicaments et en soutien psychosocial, entre autres, sont très importants. Comme lui, un certain nombre de personnes ont comblé l’absenced’intervention humanitaire internationale de grande ampleur. « Les gouvernements ne laissent pas les organisations internationales travailler. C’est aux organisations de trouver une façon de collaborer avec la population pour apporter de l’aide » . « Ils doivent faire quelque chose au lieu de rester assis dans leur bureau. »



Qu’entend-on par accès ?



Certaines organisations interviennent déjà. Le PAM, par exemple, distribue de la nourriture par le biais du CRAS depuis août 2011 et a récemment doublé son objectif pour apporter de l’aide à 500 000 personnes chaque mois.



Un employé d’une autre organisation humanitaire, qui distribue de l’aide, discrètement, mais avec efficacité, dans le cadre d’un accord différent passé avec le gouvernement, a dit que ce dernier n’avait refusé aucune des demandes de déplacement de son organisation. Selon lui, une approche « sans tapage » est plus efficace qu’une campagne bruyante.



Les travailleurs humanitaires se sont également demandé si les Nations Unies auraient la capacité d’intervenir si elles obtenaient le plein accès qu’elles revendiquent. Ils ont signalé les difficultés que posaient le recrutement du personnel adéquat, le manque d’infrastructures d’aide en Syrie et les importantes restrictions imposées par les règles de sécurité des Nations Unies.



« Tous les obstacles ne viennent pas du gouvernement. Nous avons nos propres faiblesses », a dit un haut responsable des Nations Unies. « J’espère que les Nations Unies sauront relever le défi. »



Or, selon les travailleurs humanitaires, en Syrie, l’accès ne se résume pas à la possibilité pour les agences des Nations Unies de se rendre sur le terrain. Cela implique également de disposer sur place d’ONG pouvant mettre en œuvre les projets, d’obtenir des visas suffisamment rapidement pour que le personnel puisse commencer à travailler, de limiter les formalités administratives, d’établir une relation de confiance entre les organisations humanitaires et le gouvernement, de rassembler des données permettant de prendre les bonnes décisions et de créer un climat de sécurité et de liberté d’action pour les travailleurs humanitaires.



En lançant un appel aux dons de 180 millions de dollars pour venir en aide à un million de personnes en six mois, M. Nouicer a pris soin de ne pas surévaluer les besoins ni la capacité d’intervention des Nations Unies. À ce jour, l’appel a été financé à hauteur de 20 pour cent. Si cet argent peut être obtenu et dépensé judicieusement, M. Nouicer espère que cela ouvrira la voie à davantage d’ouverture de la part du gouvernement.



Mais des diplomates russes, qui ont salué l’ouverture de la Syrie à une plus grande intervention humanitaire, ont dit que le gouvernement pourrait être réticent à ouvrir ses frontières à d’autres ONG internationales. Ils ont également rapporté que le gouvernement exhortait les pays occidentaux et arabes à lever les sanctions, qui, selon la Syrie, seraient responsables d’une grande partie des besoins humanitaires. Le gouvernement leur aurait également demandé d’arrêter de fournir des armes aux rebelles.



Une levée des sanctions permettrait aussi de convaincre plus facilement le gouvernement d’ouvrir la porte à davantage d’ONG internationales, a fait remarquer un observateur.

Source: rinnews.org

lundi 2 avril 2012

MAURITANIE: la famine multiplié par trois



La famine frappe à nouveau le Sahel. « Depuis hier je n’ai avalé que de l’eau », a dit Houley Dia, une veuve de 60 ans qui vit à Houdallah, un village de l’ethnie Peul situé dans le sud de la Mauritanie, à la frontière avec le Sénégal. « J’ai déjà connu des moments difficiles– le manque de précipitations, les animaux malades, les nuées de criquets pèlerins – mais la situation n’a jamais été aussi dure que cette année », a-t-elle dit .

En 2005, 2008 et 2010, nombre d’enfants ont souffert de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition suite à une sécheresse dévastatrice et à de mauvaises récoltes, mais cette année, la famine touche quelque dix millions de personnes et plus d’un million d’enfants risquent de souffrir de malnutrition sévère, selon le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA).

Le nombre de personnes souffrant de la famine multiplié par trois

Ce n’est pas la première fois que les Mauritaniens sont touchés par la famine – le pays est confronté à une insécurité alimentaire structurelle et il est sujet à la sécheresse – mais cette année, 700 000 Mauritaniens souffrent de la faim, soit trois fois plus qu’en 2010, ce qui représente une personne sur quatre dans les zones rurales, selon le Commissariat de la Sécurité Alimentaire (CSA) placé sous l’autorité du gouvernement et le Programme alimentaire mondial (PAM) (décembre 2011).

Les taux d’insécurité alimentaire les plus élevés sont enregistrés dans le sud-est et dans l’est du pays, y compris dans les régions du Gorgol, du Guidmagha et du Hodh Echargui, où les pourcentages varient entre 29 et 37 pour cent.

Les populations de la région, de certaines parties du Sénégal, du Burkina Faso, du Niger et du Tchad commencent à manquer de nourriture. Les habitants de certains villages du sud de la Mauritanie n’ont déjà plus de nourriture, alors que la saison sèche approche. Des femmes de Houdallah ont dit à qu’elles avaient peur de mourir de faim au cours des semaines précédant l’arrivée de l’aide ; cette fois-ci, elle sera fournie par l’organisation d’aide humanitaire internationale Oxfam, qui donne 50 dollars par mois à 191 familles vulnérables en attendant l’arrivée de la saison des pluies en automne.

Oxfam distribue de l’argent plutôt que de la nourriture, car les marchés sont toujours ouverts, mais l’organisation réalisera une évaluation du programme à la mi-mai afin de déterminer si la situation a évolué, a dit Aly Gueye, chef d’équipe du programme d’Oxfam.

Fatimata Abdurahman Sow, 47 ans, fait partie des personnes qui reçoivent un soutien financier. Elle a dit à :  
« Je mange seulement un peu de riz chaque jour, c’est tout ce qu’il reste. Beaucoup de personnes sont dans la même situation. Nous ne pouvons même plus nourrir nos chèvres ».

Pas d’eau pour les cultures

À l’entrée du village, le seul programme agricole de Houdallah – signalés par des panneaux de l’organisation d’aide humanitaire Vision mondiale et du gouvernement mauritanien – a été abandonné, et le sol est aussi sec que celui du désert environnant. « Nous avons essayé de faire pousser des cultures, mais nous n’avions pas assez d’argent pour acheter de l’eau », dit Hapsatou Modi Ba, un villageois de 40 ans. « L’eau qui provient des puits du village coûte 5 ouguiya (un peu plus de 0,01 dollars) pour 20 litres ».

À Darkhadra, un village qui appartient à l’ethnie maure et qui se situe à environ une heure de route de Houdallah, le collectif de femmes a créé un petit jardin potager qui leur permet de faire face à la saison maigre. « Mais ces quelques carottes et oignons ne suffisent même pas à nourrir un dixième des nôtres », dit Youma Mintmohamed, 50 ans, responsable du collectif. « Nos enfants n’en peuvent plus ».

L’une des jardinières, Oma Mintely, 30 ans, nous présente son bébé. Elle a un œil fermé en raison d’un écoulement de pus et souffre d’une toux quinteuse. « Un manque de vitamines, je suppose », indique Mme Mintely avec timidité. Le bébé de son amie, Ize Mintyouba, 38 ans, est couvert de saleté et ne semble pas être conscient de ce qui passe autour de lui. Plusieurs autres enfants sont tout aussi apathiques. Il est difficile de trouver des médicaments dans ces villages et les Mauritaniens doivent souvent marcher jusqu’à deux heures pour atteindre la clinique de santé la plus proche.

Les femmes partent d’un rire triste lorsqu’on leur évoque d’éventuels stocks de nourriture. « Il ne reste que de la poussière et du sable », a dit Mme Mintmohamed, mère de cinq enfants.

Les ménages les plus pauvres n’ont plus de nourriture depuis février ; nombre d’entre eux sont donc déjà totalement dépendants des marchés. Le travail journalier, auquel plus de la moitié des ménages ont recours pour percevoir un revenu lors de la saison maigre, est moins bien rémunéré, car nombreux sont ceux qui cherchent un travail. La plupart des gens achètent désormais la nourriture à crédit, selon le PAM.

Les agences d’aide humanitaire n’arrivent à atteindre qu’un petit nombre de personnes dans le besoin. Stephen Cockburn, coordinateur régional des campagnes et politiques d'Oxfam, a fait part de ses inquiétudes concernant les développements à l’échelle régionale. « Oxfam travaille dur, mais seule, l’organisation ne pourra atteindre qu’environ 10 pour cent des personnes touchées ».

Important manque de fonds

Jusqu’à présent, seulement 17 millions de dollars ont été mis à la disposition de la Mauritanie, selon le service de suivi financier d’OCHA ; cette somme est loin d’être suffisante pour répondre aux besoins du pays : le PAM seul a besoin de 50 millions de dollars pour financer sa réponse et l’organisation n’a reçu qu’un quart de cette somme pour l’instant, selon la responsable du PAM Jacqueline Seeley. Et cet argent ne permettra d’aider que 380 000 des 700 000 personnes souffrant d’insécurité alimentaire, a-t-elle dit.

« Si les gouvernements ne décident pas de venir en aide à toutes les populations affectées et de prévoir les fonds nécessaires pour le faire, il y aura toujours un manque [en Mauritanie] », a-t-elle dit à IRIN. Les distributions alimentaires d’urgence du PAM devraient débuter en avril, mais depuis novembre 2011, 50 000 personnes en ont déjà bénéficié dans le cadre d’un programme existant.

La réponse du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) à la situation des réfugiés maliens en Mauritanie est financée à 20 pour cent, et la réponse globale visant à nourrir les enfants malnutris est financée à moins d’un tiers. L’organisation dispose de stocks de nourriture pour les six prochaines semaines.

Pour l’instant, aucun appel de fonds conjoint n’a été lancé par les agences d’aide humanitaire travaillant en Mauritanie, selon OCHA. Les Nations Unies et les organisations non gouvernementales (ONG) partenaires étudient cependant la possibilité d’émettre un appel.

La Mauritanie, conjointement avec d’autres pays de la région du Sahel, a lancé un appel à l’aide internationale en décembre 2011 afin de recueillir 167 millions de dollars. Cette somme permettra de constituer des stocks de nourriture pour la population et les animaux, pour les distributions de céréales et pour la mise en place de subventions alimentaires, et de créer des programmes « nourriture contre travail ». Le gouvernement mauritanien a réalisé des distributions de nourriture dans certaines zones, et des stocks de céréales sont disponibles dans certains villages et au niveau national, mais ils n’atteignent pas les 15 000 tonnes nécessaires. Le représentant d’une agence d’aide humanitaire a dit à IRIN qu’aucun représentant gouvernemental ne s’était déplacé dans les villages de Houdallah et de Darkhadra.

Le gouvernement n’a pas les capacités nécessaires pour s’occuper des questions de malnutrition, a dit la responsable de l’UNICEF en Mauritanie, Lucia Elmi, et seules quelques ONG (15 pour tout le pays) sont capables de fournir une aide suffisante.

« Ce qui se passe actuellement n’est pas normal »

Les opérations humanitaires en Mauritanie sont difficiles et coûteuses : la population est dispersée (la moitié des habitants de Manhattan occupent une superficie deux fois supérieure à celle de la France), il y a peu d’infrastructures, les routes sont en mauvais état et il n’y a pas de ligne aérienne intérieure, a indiqué Mme Elmi. Il faut parfois quatre jours pour atteindre certaines communautés, mais la situation devrait changer après la mise en place de vols humanitaires par le PAM en avril.

Cyprien Fabre, chef du bureau régional de l'Office d'aide humanitaire de la Commission européenne (ECHO) en Afrique de l'Ouest, a indiqué qu’ECHO donnait 16 millions de dollars au Sahel, une somme qui inclut les fonds régionaux existants ainsi qu’une aide additionnelle de 6,6 millions de dollars pour faire face à la crise, mais on ne sait toujours pas quel montant sera alloué à chaque pays, a-t-il dit. Il revient désormais aux partenaires de s’adresser à ECHO pour obtenir des fonds qui, selon lui, devraient être versés dès la fin avril.

Dans la région du Sahel, la réponse de l’aide internationale a mis du temps à se matérialiser. Alors que la Commission européenne (CE) estime que 925 millions de dollars seront nécessaires pour venir en aide à toutes les personnes en danger, seulement 200 millions de dollars ont déjà été donnés ; et 200 autres millions de dollars ont été promis. « [Les pays du Sahel] reçoivent généralement peu de fonds, notamment parce que l’on considère que l’on a à faire à une situation d’urgence chronique. Oui, la situation est chronique, mais ce qui se passe actuellement n’est pas normal », a dit Mme Elmi.

Il faut améliorer le mécanisme de réponse rapide, a-t-elle dit, et celui-ci doit s’inscrire dans un engagement plus global au Sahel.

Cette crise pourrait s’aggraver et dégénérer en catastrophe de grande ampleur si on ne fait rien de plus, a dit M. Cockburn d’Oxfam. « Cet été, on risque de revoir ces célèbres photos d’enfants squelettiques dans les médias. Elles favoriseront les dons de la communauté internationale. Le problème c’est qu’il sera déjà trop tard ».